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SDF du numérique et nomades de la toile (3)

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Les visiteurs de la BPI aiment venir avec leur portable parce qu’il y a tout dedans : fichiers, mails, etc. Les logiciels portables permettent aussi d’emmener avec soi une partie de ses données personnelles (les marques-pages et les plugins de Firefox par exemple). Néanmoins, sur un poste étranger, il manquera toujours un petit quelquechose indispensable tel ou tel jour : le petit logiciel pour redimensionner une image, la bonne version du traitement de texte, mais aussi le pdf de l’article qu’on avait prévu de comparer avec un autre en ligne, le brouillon du mail urgent qu’on devait envoyer, ou une photo traitée pour la mettre en ligne et qu’on a oubliée à la maison… De plus les ordinateurs proposés dans certaines bibliothèques manquent singulièrement d’entretien : versions de logiciels pas à jour, antivirus non maintenu… Tous les bibliothécaires devraient connaître CCleaner pour faire un peu de ménage, et savoir qu’une petite défragmentation et un scan par l’antivirus de temps en temps ne sont pas un luxe. Certains ordinateurs deviennent tellement lents qu’on préfère emmener le sien pour pouvoir simplement travailler dans de bonnes conditions… ou alors on va voir ailleurs !

L’enquête de la BML a permis de déterminer que les biblio-internautes ne viennent pas à la bibliothèque seulement par nécessité, mais aussi pour la convivialité du lieu. Malheureusement,  l’analyse de leurs pratiques sur Internet s’est révélée décevante, en particulier concernant les usagers confirmés.

L’enquête de la BPI sur les usages des ordinateurs portables personnels a, me semble-t-il, une meilleure approche. Plutôt que de s’attacher aux questions de disque dur, de RAM ou de types de logiciels, Agnès Camus-Vigué étudie la valeur symbolique de l’ordinateur portable avant de détailler les usages de ces personnes qui viennent à la BPI avec leur “bécane”, selon une grille bien plus pertinente qu’une simple liste de besoins vaguement inspirée de la Dewey :

Un quart des usagers vient désormais à la Bpi équipé de son ordinateur personnel. De quelle façon ces usagers combinent-ils, ou non, le recours aux outils publics et l’utilisation de l’ordinateur personnel ? Utilisent-ils le wifi pour se connecter à des sites de loisirs ou se limitent-ils à l’étude ? Enfin, quels enseignements peut-on en tirer quant à la façon de travailler, de se documenter aujourd’hui ? Deux vagues d’entretiens ont été menées en mai 2009 et janvier 2010 pour tenter de répondre à ces questions.

Se déplacer avec son ordinateur portable n’est pas anodin

Comme toute extension artificielle de la mémoire (hypomnemata), l’appareillage que constitue l’ordinateur vient en complément de la mémoire de l’individu (anamnèse), ce qui facilite le processus d’inviduation (à ne pas confondre avec l’individualisation). De plus les possesseurs d’ordinateurs personnalisent leur environnement de travail : classement de leurs documents, organisation de leurs signets, paramétrage de leurs logiciels, etc. En outre, tout ce qu’ils rapatrient sur leur ordinateur en favorise l’appropriation (données sur le Web, fichiers des amis…). Ainsi, au delà des photos et musiques personnelles, l’ordinateur portable devient un “territoire du moi”, un bureau qu’on peut emporter partout, et sa valeur d’achat marchande initiale s’accroit avec le temps de la valeur sentimentale de ses contenus :

Ces objets techniques [les ordinateurs] jouent un rôle essentiel, ils modifient notre rapport à la culture et contribuent notamment à déplacer la frontière que nous pouvions établir entre le travail et le loisir. Il est désormais possible de se distraire, de communiquer avec ses proches, ou de télécharger un document utile pour son travail professionnel à partir d’un même support informatique.

J’ajouterais que l’on peut effectuer ces tâches en parallèle, et être en situation de travail et de loisir en même temps : mon logiciel de  messagerie peut envoyer mes messages en attente (y compris des lettres et CV préparés en amont) et récupérer automatiquement le contenu de mes différentes boîtes mail, tandis que j’écoute la musique en ligne offerte par le dernier Hors Série de Courrier International tout en consultant une proposition d’emploi sur le site de Pôle Emploi, pendant le chargement de Keljob (un Webzine d’empoi) ou d’un rapport en PDF de l’enssib que je souhaite lire ultérieurement pour éventuellement m’en servir dans le cadre de ce blog. Pendant ce temps, un logiciel graphique uniformise la taille d’une série de photos en vue de leur mise en ligne. Si quelqu’un regarderait par dessus mon épaule, j’aurais donc l’air de faire des choses très différentes d’une minute à l’autre. Voilà pourquoi Bertrand Calenge a raison lorsqu’il affirme qu’au delà de l’aspect anecdotique, on ne sait rien des usages des utilisateurs d’ordinateurs. D’où l’intérêt des enquêtes.

Des pratiques studieuses mais pas seulement

Celle de la BPI met l’accent sur une une transformation dans la chaîne de production de l’information. Elle est éclatée entre la maison et la bibliothèque, dans le temps et dans l’espace. Agnès Camus-Vigué regroupe en trois approches types les pratiques extrêmement diverses des individus :

  • Recueillir des données que l’on traite chez soi. Ces données peuvent provenir d’Internet ou des ressources papier.
  • Extraire et traiter des données sur place. Dans la mesure où la prise de notes se fait directement sur leur écran, (plutôt que de manière manuscrite, qui ne permet pas le copier-coller), certains sujets expliquent que la rédaction peut atteindre un stade plus ou moins avancé, y compris le produit fini, dès la bibliothèque, sans qu’ils ressentent le besoin d’attendre le retour à la maison. “L’usage de l’ordinateur, en effet, brouille les frontières entre les notes de lecture et le document d’analyse proprement dit.”
  • Apporter ses données à la bibliothèque… et les combiner avec celles qu’on trouve sur place.

Les usagers déclarent d’emblée qu’ils se cantonnent à une activité studieuse, qu’elle soit de type professionnel, universitaire ou personnel. Dans ce cadre, les sources utilisées sont des sites que les personnes connaissent et utilisent de manière récurrente : sites d’anales de Bac, annuaires de salon de développement durable, offres d’emploi liées à un domaine d’activité précis, etc. Les moteurs de recherche sont plutôt utilisés comme outils de contextualisation de l’information : savoir qui est un auteur, un artiste, une notion, de manière à ajouter du sens à une lecture. La toile permet d’accéder rapidement à des informations mises à disposition par d’autres (institutions ou individus) pour les réutiliser, les remanier en vue d’élaborer un savoir personnel et original :

La masse de documents se trouvant à portée de clic influe sur les façons de travailler des usagers, pour lesquels la possibilité de pouvoir consulter en temps réel des sources ajustées précisément à leur besoin précis est devenue un impératif.

Néanmoins, la distraction n’est pas absente des pratiques, quoique contextualisée en tant que micro-pauses ou d’entracte dans l’activité studieuse, toujours présentée comme principale. Il s’agira de la presse, des messages personnels, d’activités pratiques (horaires de trains, de cinéma),etc. Une enquêtée explique même qu’elle commence par regarder le début d’un film le temps d’un quart-d’heure, car cela l’aide à se mettre au travail. Pour autant, l’activité présentée comme moins studieuse peut être menée en parallèle du travail, comme tâche de fond : boîte à mail (lecture des messages sans y répondre, sauf si ceux-ci concernent… le travail), musique, sites d’information. Au travers des entretiens, on perçoit donc une mise en avant du travail au détriment des loisirs qui paraît symptomatique. Agnès Camus-Vigué propose une explication :

C’est que le contexte sociétal a progressivement changé. Le virage des années 90 a vu la généralisation de la précarité, la  flexibilité des horaires, l’intensification du travail, autant de facteurs économiques et sociaux qui font peser sur les usagers des contraintes (nécessité d’être performants, de se former…). Dans ce contexte, les pratiques de « d’occasion » et de « dérive », [du] milieu des années 80 […] sont plus rares aujourd’hui.

Au delà des machines (postes et hot-spots), qu’en est-il des ressources numériques?

Les ressources numériques offertes par la BmL sont largement méconnues des sondés. Si la plupart (81%) connaissent le catalogue, consultent voire empruntent les ressources physiques, la confusion règne concernant les autres services (virtuels). La même constatation a été faite à la BPI.

On devine alors que le succès réel des ressources numériques ne vient pas des usagers du matériel offert par la BmL.[…] Par exemple celui du Guichet du Savoir qui a dépassé les deux millions de visites.

On en déduit que les usagers des ressources informatiques ne sont pas les mêmes que les utilisateurs des ressources numériques (on voit que les mots sont importants et qu’il ne faut décidément pas confondre matériel et données). C’est pourquoi

relèvent de trois démarches utiles, mais radicalement différentes. Lorsqu’un projet d’établissement résume ces trois démarches par un laconique “mieux utiliser l’outil multimédia”, on mesure à quel point les préjugés du type “Facebook n’intéresse que les ados boutonneux” pèsent sur l’évolution des bibliothèques. Ainsi, la simple offre de postes multimédias dans une bibliothèque n’est… pas si simple que cela, comme le conclut Bertrand Calenge :

Oui, décidément, offrir des accès à Internet est une composante de service complexe et riche. Il ne suffit pas d’ouvrir un port sur un ordinateur public, il faut penser de multiples modalités, tant techniques ou procédurales (espaces sur rendez-vous, assistance et formation, anonymat de certains accès, …) qu’humaines et professionnelles (assistance, dépannage, conseils de navigation, …). On ne peut plus se contenter de « donner accès », il faut imaginer des panels de services tenant autant aux compétences des publics qu’à leur désir (ou refus) d’assistance et à leurs besoins tant matériels que cognitifs ou sociaux (et aux moyens matériels disponibles !). Un vaste chantier, vraiment !

L’offre de postes informatiques peut participer au développement de l’information littéracy, Mais pour cela elle ne peut se contenter d’être juste un service “en plus”, laissé à l’abandon dans un coin du local, parce que les services “de base” monopolisent tout le temps des personnels :

C’est que la question offre des réponses aussi stables que l’est un sable mouvant. Elle exige certainement plus une attitude qui privilégie la capacité d’adaptation, plutôt qu’une réponse nette et définitive. C’est que, aussi, ce travail n’est qu’un questionnement basé sur une information recueillie directement auprès des usagers, loin des souhaits, des impressions ou des ressentis d’agents consciencieux mais toujours trop occupés pour pouvoir s’arrêter, un instant, sur un public toujours en mouvement.

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