Sites web et bon goût

Share
Minitel Grosland
Le générique de l’émission de Canal + Groland.con donne une bonne idée de ce qu’aura été le Minitel jusqu’à la fin.
Photos Bagad
Internet n’a cessé d’évoluer, sur la base des mêmes protocoles qu’à l’origine. Celui qui a connu un développement exponentiel est HTTP, autrement dit le Web.

Le Minitel vit ses derniers jours. Né la même année qu’Internet (1982), il disparait sans provoquer trop de nostalgie. Dès l’origine, il était handicapé face à Internet. De plus, alors que celui-ci n’a cessé d’évoluer, le Minitel est resté quasiment le même 30 ans durant. Il était payant à la durée, chaque service occasionnant un (gros) surcoût. Son interface était totalement dépassée, presque dès le départ, avec des temps de réponse d’une extrême lenteur : souvenez vous de la page qui s’affichait ligne après ligne! Quand à son terminal, il a rapidement été bon à ranger au musée des antiquités. Les Amstrad, Comodore et autres Atari nous semblent peut-être démodés aujourd’hui, mais ils étaient déjà largement en avance sur le bon vieux Minitel. Quand Internet a traversé l’Atlantique pour débarquer en France au milieu des années 1990′, les services du Minitel sont devenus accessibles depuis les PC. C’est ainsi que j’ai effectué ma pré-inscription à l’Université de Haute Alsace par Minitel via un PC. Le décalage était déjà criant comparé aux sites web de l’époque.

Les possibilités du web ont rapidement été à la porté d’un nombre grandissant d’aficionados, qui se sont lancés dans la création de leur site. Les institutions et les entreprises ont rejoint le mouvement. Un nombre grandissant de bibliothèques ont actuellement un espace en ligne, soit à travers un site propre, soit au sein du site de leur commune ou de leur université. Un site peut aussi être monté pour une occasion ponctuelle. C’est ainsi que la bibliothèque de l’Hermitage, sans proposer son catalogue en ligne, et limitée à une page dans le site municipal, a deux sites montés par le personnel autour de deux événements particuliers. Il s’agit d’un site autour d’une exposition de dessins d’enfants, et du blog consacré au concours annuel d’écriture.

Site Municipal de Beuzeville
“Ce site est réalisé pour le Conseil Municipal par un de ses membres, nous vous demandons d’en excuser les imperfections !” L’auteur de ce site a raison de ne pas se vanter. Comparez avec le site de l’Hermitage : l’organisation générale et les rubriques sont globalement les mêmes et pourtant l’Hermitage n’a aucune chance de figurer parmi les lauréats des Craypion. La différence? Je connais le webmaster de l’Hermitage : c’est un pro. La commune a de la chance de l’avoir.

Néanmoins, les initiatives des créateurs de sites, amateurs pas toujours éclairés, sont parfois décevantes, ou hilarantes, c’est selon. Sur le modèle de la cérémonie des Gérard (le pire de la télévision, du cinéma, de la politique) , Jean-René Craypion a lancé la cérémonie des Craypion d’Or, qui récompense les sites les plus ratés du web au niveau esthétique et/ou fonctionnel.

A l’heure du couple html5/css3, il faut se rappeler que les débuts du net, c’était plutôt le gif animé et le texte clignotant (qui se souvient de la balise blink ^^). Et bien sachez qu’en 2012, ce web là existe encore ! (Presse Citron)

Le Craypion d’Or qui couronne le site proposant “plus de rubriques que de contenu, plus de couleurs que ce que l’œil peut percevoir, plus de typographies dans une même page que tout manuel de design peut l’autoriser”. (Rue 89)

Les lauréats sont dignes des obscurs sites personnels d’ados sur leur amour des chats ou leur passion pour un sport. Mais il y a bien longtemps que ceux-ci ont abandonné le HTML pour les réseaux sociaux – lol. Les lauréats des Craypion d’or se décomposent en plusieurs catégories (Analyse politique, Patrimoine, site d’association, site de municipalité, site de service public…). Le gagnant de 2012 est le site institutionnel de la commune de Beuzeville. Dans la catégorie “service public”, c’est un lycée qui conquiert la première marche. Apparemment, ni le professeur documentaliste, ni son collègue de techno n’ont compris en quoi consiste un site web et à quoi cela peut (dés)servir : un menu en milieu de page fort peu pratique, des rubriques qui ne mènent nulle part et j’en passe. Notons toutefois l’usage du Javascript pour dérouler les news, preuve que le problème n’est pas la technique, mais l’absence totale de bon sens numérique. L’avis du prof de dessin leur aurait en outre été fort utile. Voici quelques extraits des commentaires du jury 2012 :

[…] Beuzeville n’aura jamais aussi bien porté son nom. Avec son site souriant, coloré, didactique, utilisant avec intelligence l’ensemble des techniques du web pré-moderne…
[…] L’APLI n’a pas pour autant sombré dans la sobriété des couleurs pour exprimer la gravité de sa situation.
Feuilles à l’aurore, phrases en mouvements, clignottis, embruns violets, azurs, ors, toutes les couleurs de la nature mobilisés pour ce site, qui a très rapidement recueilli les suffrages des internautes
[…] Des yorkshires, élevés avec amour et bonne humeur à l’élevage de la villardière, dans un feu d’artifice total de couleurs candy, de paillettes, et de toutous d’amour, tout simplement..
[…] le Lycée Jean Perrin. Structure postmoderne, exploitant des axes obliques, horizontaux, verticaux, couleurs déroutantes : nul doute que le lycée brille en volleyball et handball à échelle internationale s’il manie la balle comme le web !

LyceeJeanPerrin
“Construire sa réussite”, tel est le leitmotiv du lycée Jean Perrin à Lyon. Et la réussite passe par un site web opérationnel qui apporte facilement toutes les informations nécessaires à l’étudiant. Personne ne signe cette création pourtant vantée par la proviseure (sic). Groland n’a qu’à bien se tenir!

Les possibilités techniques du web sont très étendues, mais objectivement tout le monde ne sait pas en user avec subtilité. Et je te mets du texte clignotant parce que je viens de découvrir la balise pour le faire, et je te mets des couleurs criardes partout parce que je viens de découvrir leur code ascii! L’amateur geek se fait plaisir, sans qu’à aucun moment il ne pense aux attentes du lecteur, ni même aux besoins du commanditaire. Quand aux notions de gestion de projet, de charte graphique, d’ergonomie, de webdesign, il n’en a jamais entendu parler et ça ne l’intéresse pas. C’était bien la peine qu’Internet remplace le Minitel!

En revanche, quand il y a une affiche ou des flyers à réaliser, on ne pense jamais au geek amateur. On lui préfère un graphiste professionnel… à moins que la secrétaire ne fasse l’affaire. Pourtant, les compétences graphiques et le sens de l’ergonomie sont bien plus importants que l’aspect technique pour réaliser un bon site, surtout à l’heure des logiciels de gestion de contenus. C’est la technique qui est au service du projet, pas l’inverse. Par conséquent, en l’absence manifeste de compétences internes, peut-être que Beuzeville et le Lycée Jean Perrin auraient du faire appel aux services d’un webdesigner professionnel.

De mes études en muséologie à Mulhouse, j’ai retenu ce que martelait sans cesse le responsable de la formation : le public est tellement habitué à la qualité pour ses loisirs culturels (les décors d’émissions de télé, la mise en scène des magasins de type FNAC, la muséographie des grands musées comme la Cité des Sciences, etc), qu’on ne peut se satisfaire d’amateurisme. Quand on est une institution (musée, bibliothèque, commune, établissement d’enseignement…), soit on a les compétences en interne pour réaliser un produit à la finition professionnelle (exposition temporaire, site web, supports de com…), soit on fait appel à de vrais professionnels. J’ajouterais : sinon on passe pour des ploucs, des ringards, des bouffons (allusion à l’article de Technikart sur la Creuse, intitulé “La bouse ou la vie”, n° 162 de mai 2012).

Quel est votre point de vue ? Quand on n’a pas l’argent, est-ce que l’on doit se contenter de collages maison, façon réalisés par les enfants de l’école primaire, ou doit-on rechercher le professionnalisme, quitte à faire moins de choses, mais mieux? D’autre part, peut on faire appel à de vraies compétences internes (par exemple un magasinier aux qualités de webmaster quasi pro – clin d’œil à Alain Carré) sans reconnaissance de l’employeur, sinon sur la fiche de paie, au moins sur la fiche de poste?

<MAJ du 15 avril 2013>

Le site des Craypion d’Or mérite à son tour un Craypion : il n’existe plus! Il n’a pas été déménagé mais supprimé, j’ai vérifié! Et les liens de ce billet qui menaient vers lui sont donc devenus des liens morts. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Jean-René Craypion, le sympathique trublion du web, mériterait un blâme. Il ne reste qu’une page Facebook qui parle de tout sauf du trophée, malgré son titre.

</maj>

<MAJ du 16 avril 2013 : Formation>

Dans le billet “Soixante millions de graphistes?

Vous pensez peut-être que le documentaliste n’est pas la bonne personne pour gérer le rédactionnel d’un site web? Détrompez-vous! L’ADBS organise une formation qui entre en résonance avec le présent article :

575-13 Optimiser l’organisation visuelle de l’information sur le Web, 13 au 15 mai

Objectifs :
– Améliorer la qualité et la lisibilité des interfaces graphiques (intranet, Internet) à partir d’une approche cognitive du traitement de l’information ;
– Optimiser, chez l’internaute, les processus de sélectivité, d’interprétation et de prises de décision ;
– Intégrer, dans l’activité de conception, une méthodologie de traitement de l’information, fondée sur 3 logiques : une logique structurelle, une logique spatiale et une logique graphique.

C’est bien la confirmation que l’informatique n’est plus réservée aux informaticiens. Personnellement, je ne pourrai pas me rendre à cette formation :

  1. Parce que je n’habite pas Paris
  2. Parce que le coût de la formation, même comme membre de l’association, est trop élevé pour mes finances
  3. Parce qu’à ces dates là, je serai en transit entre l’Allemagne et la Chine 😉

Tous les aiguilleurs de l’information n’ont pas vocation à endosser le rôle de webmaster. Non pas à cause des questions techniques (il y a longtemps qu’on a abandonné les fiches cartonnées, et les CMS simplifient beaucoup les choses), ou  rédactionnelles (aligner sujet-verbe-complément est une base de notre métier), mais parce que nous n’avons pas tous la fibre artistique. Si a on n’a pas eu l’habitude de manier pinceaux, fusain, pastels ou autres, il y a peu de chances qu’un logiciel de traitement d’image soit d’une grande utilité. Ce dernier simplifie la tâche, mais ne remplace pas la créativité et le sens graphique.

</maj>

<MAJ du 26 septembre 2016 : l’après Craypion>

En tapant « les plus mauvais sites web du monde » dans Google, on retrouve les sites promus par les Craypions d’Or… et bien d’autres encore :

Le Blog du moderateur détaillait en 2013 Les 10 pires pratiques des sites Internet (et qu’on trouve encore en 2016, y compris sur les grands sites de presse) :

  • Les vidéos en autoplay
  • L’autorefresh
  • Les pop-undersLe contenu NSFW non indiqué
  • L’interstitiel abusif
  • Les collecteurs de mailsLa musique en autoplay
  • La page de 700 MO
  • Le sapin de noël de pubs
  • Les sites en flash des années 90

Et enfin, le meilleur (!) pour la fin, qui vaut une capture d’écran, mais mérite le détour pour les animations : Le pire site web du monde (monté pour l’occasion, afin de montrer les bonnes pratiques du webdesign par le contre-exemple)

La preuve par (le contre) exemple
La preuve par (le contre) exemple

</maj>

Du bon usage de la création de sites web

Fin minitel : Gosland.con vs Bagad Photos

mais Beuzeville

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *