39e Festival d’Angoulême

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Toutes vos BD sur tous vos écrans
Toutes vos BD sur tous vos écrans

Dans la dernière bibliothèque municipale où j’ai travaillé, j’avais inséré l’image ci-contre dans la signature de mes mails. Évidemment, cela a fait jaser à la commission culturelle de la mairie. Parmi les élus, les mêmes qui affirmaient : “Ce n’est quand même pas compliqué de tenir une douchette!” étaient outrés :

Quoi?? des BD sur des téléphones? Mais c’est n’importe quoi! On nage en pleine science fiction!

Ce ne sont pas les propos exacts, seulement la teneur de ce que qu’on m’a rapporté. Plusieurs mois après, je récidivais avec un billet racontant tout ce que je pourrais faire… si la bibliothèque avait un site web,  où je reparlais, entre autres, de BD sur des écrans.

Il y a quelques jours, Art Spiegelman était l’invité de Jean-Philippe Lefèvre dans son émission “Un monde de bulles” en tant que futur président du jury du festival d’Angoulême 2012. C’était dans l’émission consacrée à Coyote et aux 20 ans de Litteul Kevin. Il se trouve qu’en plus de ses fonctions de président de jury, Art Spiegelman est l’auteur de l’affiche de l’édition 2012 :

Angouleme2012
Vous ne remarquez rien?

Devant un mur avec des affiches en lien avec la BD et les mangas, trois personnages lisent des BD… classiques. Mais à l’avant-plan, que tient le lecteur ? Une tablette !

Pour le 9e art comme pour les autres vecteurs de culture, être hybride ce n’est pas rejeter le papier, mais tenir compte aussi de cette lecture sur écran de plus en plus répandue. Selon Daniel Bourrion, il s’agit d’une transition, ce en quoi je suis d’accord. Pendant tout le temps où durera cette transition (les deux types de supports sont appelés à coexister plusieurs années), il est essentiel d’être hybride, ne serait-ce que pour se préparer au moment où le numérique aura totalement évincé le papier.

Il a fallu un siècle environ pour que l’imprimé supplante définitivement le manuscrit. Progressivement, même les plus récalcitrants ont du reconnaitre que le mouvement était irréversible. Le manuscrit n’a pas disparu dès le jour où Gutenberg a sorti sa Bible à 42 lignes, mais il a disparu quand même, c’était une question de temps. Le premier livre numérique, La Déclaration de l’indépendance des États-Unis, réalisé par Michael Hart en 1971 a déjà 40 ans. C’était la première réalisation du… “Projet Gutenberg” (!) Le mouvement vers le numérique est tout aussi irréversible que l’était celui vers l’imprimé. Cependant, le papier ne se retrouvera pas cantonné à un marché de niche dans 60 ans mais bien plus tôt.

Alors que les bibliothécaires sont censés être sensibilisés aux différents supports qu’a déjà connu la mémoire (Oralité, roche, argile, papyrus, parchemin, vélin, papier, bandes magnétiques et microsillons…), et les différentes formes que ceux-ci ont induit (chants versifiés, peinture et sculpture, tablettes, rouleaux, codex, enregistrements analogiques…), certaines personnes, comme Yann Moix, croient encore que l’histoire est terminée, que le livre dans sa forme actuelle (codex imprimé sur papier) est l’ultime forme pour supporter notre mémoire et qu’il n’y en aura plus d’autre. Pour faire une analogie avec la biologie, cette position fixiste est propre aux créationnistes. Les évolutionnistes d’aujourd’hui pensent à contrario que l’évolution se poursuit toujours actuellement, et que la biosphère dans quelques millions d’années n’aura plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui.

De même, le livre n’est pas au sommet de la création, et il n’y a aucune raison pour que les supports de la mémoire ne poursuivent pas leur évolution.

<maj du 16 02 2012>

Ce n’est qu’à titre d’illustration que je ne me suis servi du billet de Yann Moix (trouvé au détour d’un partage sur Facebook). Il est si caricatural que je ne voyais pas l’intérêt d’y réagir. D’ailleurs, personne n’y modère les commentaires, qui restent tous en attente : cela montre bien le raisonnement papier de M. Moix, y compris sur un support numérique qu’il ne (veut pas) maitriser. D’autres (qui eux s’occupent du “service après lecture” de leurs billets – ie qui publient les commentaires) ont par contre vivement réagit à la vision poussiéreuse des bibliothèques qui s’en dégage. Entre autres :

  • Daniel Bourrion (qu’on est content de voir à nouveau s’exprimer sur les bibliothèques dans son blog) :

m’interroger sur ce mélange que vous faites entre le support et ce qu’il contient/transporte (enfin, vous ne savez toujours pas que peu importe le flacon, etc… ?) ; me dire que c’est une nouvelle manifestation du syndrome du Doudou (mon invention) qui fait qu’en un monde où tout bouge, on se raccroche à un objet rassurant, un livre papier, par exemple, pour avoir moins peur ;

On savait que l’imprimerie avait tué les manuscrits, ça fait plus de cinq siècles et aujourd’hui tu l’acceptes. Combien t’en faudra-t-il pour accepter l’assassinat de l’imprimerie par le numérique ?

  • Et la bibliopathe qui, toujours avec humour, rappelle qu’on aime la lecture sur tous supports, et chez qui j’ai laissé le commentaire suivant :

Je vois que “Mort et vie des bibliothèques” a eu un certain retentissement. Yann Moix n’est malheureusement pas le seul à penser ce qu’il écrit. Les tutelles en sont souvent au même point :

“Quoi?? des BD sur des téléphones? Mais c’est n’importe quoi! On nage en pleine science fiction!”

http://infodocbib.net/2012/01/39e_festival_d_angouleme/

Ceci dit, cette pin-up donne très envie de (la) lire 😉

  • Etienne Cavalié, aka Lully, fait remarquer quand à lui que lecture sur papier et sur liseuse peuvent être complémentaires (hybride?) :

Pour ma part, je lis toujours énormément de livres, et je lis énormément de textes sur Kindle. Ma lecture sur papier n’y a rien perdu. Ce que je lis sur Kindle est pris :

  1. sur ce que je lisais avant sur écran, quand c’était un peu long
  2. sur ce que je ne lisais pas du tout, parce que c’était trop long (trop long pour que j’arrive à le lire sur écran, trop long pour que je l’imprime) Articles en anglais, billets de Calimaq, articles Wikipedia fouillés, mémoires de l’Enssib, CR de réunion de l’Abes, documents trouvés sur HAL ou TEL, etc.

Donc le papier n’y a rien perdu, le Kindle est devenu un écran de  lecture support en relai à mon PC.

Enfin, selon Cécile Arènes le billet de Yann Moix faisait lui-même suite à un article de Pascale Kremer dans Le Monde : “La médiathèque mute

</maj>

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